Triste españa sin ventura
Le Poème Harmonique
Vincent Dumestre, direction
11 musiciens
La musique savante a toujours emprunté à la musique populaire ses thèmes, ses mélodies et la liberté de son inspiration. Le XVIe siècle, et particulièrement dans la péninsule ibérique, est l'exemple remarquable de cette rencontre, de cette influence. Que ce soit dans la musique instrumentale - les Canarios, les Jacaras sont les danses qui résonnent à la fois dans les rues et dans les concerts, à la ville comme à la cour - ou bien dans la musique vocale sacrée, qui, de son côté, s'enrichit des affects, des tons, des nuances de la musique profane au point de lui ressembler. Amour divin, amour profane ? La frontière est faible qui sépare ce qui glorifie les Cieux et ce qui dit les peines humaines, et la musique s'enrichit de cette ambivalence. L'oeuvre de Juan del Enzina, qui occupe une place primordiale dans la musique de ce siècle, est significative à cet égard : religieux, Maître de Chapelle, il ne laissa à la postérité qu'un vaste répertoire profane.
Les voyageurs étrangers s'étonnaient toujours lorsqu'ils visitaient l'Espagne de la tradition des villancicos chantés lors des processions, notamment lors de la nuit de Noël, comme le décrit encore au début du XIXe siècle le voyageur Charles Davillier : "(...) Aujourd'hui encore, les villancicos de Natividad sont en usage dans toute l'Espagne pendant la noche buena, la bonne nuit, comme on appelle la nuit de Noël. Nous nous rappelons d'une certaine jota, que nous avons entendue à Saragosse, et où les louanges du Rédempteur et de la Mère des anges revenaient alternativement avec le turron (nougat), et le vin de manzanilla… C'était la nuit de Noël, les rues de la ville étaient pleines de gens du peuple qui chantaient et dansaient joyeusement. Ici, c'était un orchestre composé d'instruments de cuivre, plus loin, les guitares, les castagnettes et les tambours... "
Ce programme démontre, au travers de pièces qui magnifient à la fois le noble deuil du Prince Juan d'Aragon - Triste España -, l'allégresse villageoise de la fête maritale - La chacona -, ou l'hommage à la Vierge - Ay Luna que reluces -, comment le profane et le spirituel furent, dans l'Espagne du XVIe siècle, de la même essence.
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